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La régulation de l'IA – approche à la « Margin Call »
Vous remplacez « crise financière » par « innovation technologique de rupture » et vous ne changez pas un seul autre mot du dialogue. L'IA, c'est ça.
Je viens de tomber sur l'excellent article[2] de Marguerite Brac de La Perrière sur les mécanismes de régulation de l'IA. Vous y trouvez un bon récapitulatif des dernières annonces fracassantes, notamment celle de Jacob Coxon, chercheur passé par OpenAI puis Anthropic, qui a démissionné en accusant les principales entreprises du secteur de « jouer avec nos vies » dans la course à une superintelligence auto-améliorante. L'article aborde deux sujets de fond majeurs, à savoir a- les réglementations existantes pour cadrer l'IA et b- leur applicabilité en Europe, notamment au regard des questions d'extra-territorialité (le récapitulatif est très complet, et j'en conseille la lecture).
Ce n'était certes pas dans le scope dudit article, mais il manque deux questions de fond (non juridiques s'entend), en amont de celles précitées, à savoir : a- a-t-on vraiment envie de réguler l'IA (et par « On » j'entends les humains sur cette Terre), et b- faut-il réguler l'IA, qui est en fait la toute première dans l'ordre de préséance.
Que l'IA soit une innovation de rupture, cela ne fait pas (plus) de doute. Que cela va profondément bouleverser la société en général et le marché du travail en particulier, idem. Mais je reste dubitatif devant ces sempiternels discours apocalyptiques, et surtout la volonté de réguler l'innovation. Je paraphrase « Margin Call » : « c'est toujours la même chose, il y a toujours le même pourcentage de gagnants et de perdants, et si on s'y prend bien on peut [éviter de se laisser distancer] sinon on finira sur la touche ».
À partir de là il y a deux analyses ou options. Pilule bleue, pilule rouge, comme dans Matrix.
Pilule bleue, l'approche juridico-européano-normative : on régule, on encadre, on ralentit. C'est dans la lignée parfaite du principe de précaution inscrit noir sur blanc dans les textes (article 5 de la Charte de l'environnement et valeur constitutionnelle depuis 2005, certes sur un périmètre différent). Ce qui est étonnant c'est que cette incitation à ralentir vienne des US eux-mêmes, en général c'est plutôt une vision européenne de la maîtrise de l'innovation.
Pilule rouge, toute innovation embarque un certain nombre de risques (techniques, environnementaux, sociétaux, etc.), celle-là pas plus ni moins que les précédentes. Et dans la plupart des cas les vrais risques ne sont pas ceux qu'on imaginait au début. Pour exemple au tout début des chemins de fer on pensait que les passagers allaient mourir à de telles vitesses (20 km/h pour les premiers trains, on ne rit pas svp) et pour les débuts de l'informatique on pensait que c'était la technologie la plus propre qui soit (on ne rit pas non plus svp) mais qu'il n'y aurait pas assez de PC pour équiper autre chose que les boîtes du S&P 500 (et maintenant on nous sort comme explication des résultats désastreux du test PISA… la multiplication des écrans – lol lol lol).
Les tenants de la pilule bleue arguent que l'on a bien réussi à contraindre / réguler les données personnelles. C'est sûr que quand je me balade sur https://fuitesinfos.fr/ j'ai vraiment un sentiment de réussite dans la régulation de la donnée personnelle. Bon en même temps ça pourrait être pire, on pourrait avoir eu des fuites sur la DGFiP ou l'ANTS, au hasard.
Il y a une autre version de l'histoire, dont je vous laisse juger de la pertinence : la régulation c'est comme la morale ou la politesse, c'est une arme que les faibles agitent pour tenir les forts en respect[3]. Et ce que je constate, c'est que les acteurs US demandent de ralentir avec des arguments invoquant la morale, le danger, l'espèce humaine et j'en passe, pendant que le PC chinois a envie de tout sauf d'une régulation de l'IA. Il est surtout très très probable que la montagne de cash brûlée par les acteurs US (allez voir les comptes d'OpenAI, c'est sidérant) et les embargos à tour de bras sur les puces NVIDIA à destination de la Chine ne suffisent pas – plus – à maintenir l'avance technologique, sans parler du modèle économique dont on ne voit pas le bout. Ça sent très fort le changement d'époque et surtout le changement du caïd de la cour d'école.
Mais il y a une dernière façon de poser la même question. Dans 10 ans, 20 ans, quand vous irez vous faire dépister pour tout ce que l'on sait dépister (cancer, tumeur, que des trucs pas sympas), vous voudrez un appareil qui embarque des technos de la fin du XXe siècle (et qui donc ne saura pas dépister grand-chose pour l'époque) ou des toutes dernières technos à base d'IA (qui seront probablement chinoises, en tout cas certainement pas européennes) qui vous sauveront beaucoup mieux la vie ? Étonnant comme, quand on pose cette question, les gens sont tout de suite moins sensibles à un hypothétique Armageddon techno-centré.
Conclusion : à fond à fond à fond. Comme toujours. Les survivants raconteront l'Histoire à leurs gamins.
[1] https://www.youtube.com/watch?v=LtFyP0qy9XU&t=44s
[3] La citation exacte est : « La politesse est une arme que les faibles agitent pour tenir les forts en respect », Nicolas de Chamfort (1741–1794)

Cédric Cartau
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