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La passion de l’échec
Cette incapacité d’analyse face au phénomène de l’échec est tout à fait humaine, mais varie selon les époques, les cultures et le milieu. Il suffit de se balader quelques minutes sur des sites tels LinkedIn ou Viadeo et de parcourir les posts de leurs membres, sans parler de leurs CV ni de leurs expériences professionnelles, pour se rendre compte qu’il y a un truc qui cloche : il n’est question que de « défis relevés », de « challenges réussis », d’« objectifs remplis », et j’en passe. Ben voyons, si tel était le cas, on se demande bien par quelle opération du Saint-Esprit capitaliste le monde professionnel serait dans un tel foutoir, alors qu’il est supposé être habité par autant de success stories, de collaborateurs performants, de managers merveilleux (si vous pensez que le monde pro est tiré au cordeau, rangé comme un jardin à la française et qu’aucune oreille ne dépasse, mieux vaut que vous arrêtiez là tout de suite la lecture de mes divagations).
L’ouvrage Les Grands Zhéros de l’Histoire de France[1] – jeu de mots entre héros et zéro – ne s’intéresse justement qu’à ceux qui ont lamentablement échoué la mission qui leur avait été confiée. L’auteur signale d’ailleurs que les Anglais se passionnent beaucoup plus pour ce genre de sujet que les Français, pour qui l’échec doit être oublié, masqué, mis sous le tapis. On nous raconte à longueur de cours d’histoire l’épopée napoléonienne, mais la chute de l’empereur est très peu analysée, thème qui passionne en revanche les historiens anglais. Étonnamment, le magazine Books relève ainsi que le Royaume-Uni est le pays qui compte le plus de spécialistes de Napoléon, loin devant la France. L’ouvrage vaut le détour, avec des personnages truculents comme le capitaine de La Méduse (la frégate) qui a réussi à s’échouer par temps ensoleillé, sans un souffle de vent et malgré les hauts-fonds signalés sur les cartes marines : le bateau est devenu le radeau que l’on sait, avec une abominable histoire de naufragés, anthropophagie à la clé, avant de devenir un tableau célèbre. Bref, si l’Histoire compte pas mal de héros, elle grouille surtout d’erreurs, de ratages et de falsifications en tout genre. Comme la dernière sur laquelle je suis tombé, celle de Bertillon, pourtant inventeur génial de la méthode anthropométrique (les empreintes digitales) mais qui falsifia une analyse graphologique dans l’erreur judiciaire la plus célèbre de l’histoire française, à savoir l’affaire Dreyfus.
Cette obsession de l’échec peut sembler étrange, mais en fait non : on n’apprend que dans l’échec et par l’échec. À ce sujet, je ne saurais trop vous conseiller Je pense donc je me trompe[2], excellent florilège du gros tas d’âneries qu’ont pu proférer les plus illustres scientifiques (un gros marrant ce Newton), sans parler du non moins excellent Vous allez commettre une terrible erreur[3] – les ratages dans le domaine financier ou du business sont quelquefois dantesques – et bien entendu le remarquable podcast de France Culture Superfail de Guillaume Erner (qui consacre notamment un numéro au bouquin précédent). D’ailleurs, qu’est-ce qu’un exercice de crise, si ce n’est un espace de jeu sécurisé où les participants peuvent se tromper sans conséquences ? Vous conviendrez qu’il vaut mieux être nul pendant l’exercice que pendant la vraie crise, n’est-ce pas ? Quand, en cours, je demande à mes étudiants un avis sur telle ou telle question, c’est assez drôle de les voir hésiter de peur de raconter des bêtises : mais, nom d’un octet erroné ! il vaudra toujours mieux raconter des âneries en cours que de les faire dans la vraie vie, non ?
Pour Karl Popper, une science en est vraiment une si elle est reproductible et falsifiable. Reproductible, c’est-à-dire qu’une expérience peut être refaite ou rejouée. Falsifiable est ce qui est le plus difficile à saisir (l’ouvrage de Lê Nguyên Hoang[4] comporte une expérience simple avec un jeu de cartes pour expliquer le concept, mais plus de 95 % de ceux qui se prêtent au test échouent). En gros, il s’agit non pas de prouver une théorie, mais de chercher à démontrer qu’elle est fausse. Ce qui est totalement antinaturel.
Tout cela pour dire qu’il y a au moins deux domaines où l’on ferait mieux de s’intéresser à l’échec qu’à la réussite. D’une part, les protocoles de recrutement : il est selon votre serviteur beaucoup plus riche d’enseignements sur un candidat potentiel de lui demander de vous décrire non pas ses succès (il mentira, autant d’ailleurs que le recruteur ment sur les qualités de l’entreprise et sa future progression de carrière), mais plutôt ses échecs, comment ils sont survenus, comment il les a gérés et ce qu’il en a retiré. Vous recruteriez pour un Tour de France à vélo quelqu’un qui n’a jamais crevé un pneu ? D’ailleurs, comme dit un proverbe chinois : « Les tuiles qui protègent de la pluie ont toutes été posées par beau temps. » Accessoirement, ce test permet au recruteur de détecter les menteurs (ceux qui prétendent n’en avoir jamais eu) et ceux qui vont tenter de pipeauter en minimisant l’impact de leurs échecs. Personnellement, j’ai à mon actif direct ou indirect un nombre de vautrades suffisant pour tenir des années le soir à la veillée avec mes futurs petits-enfants.
Et, d’autre part, la sécurité SI. J’arrête de demander si le bazar que l’on veut me vendre fonctionne (vous avez déjà rencontré un serveur de restaurant qui vous avoue que le poisson en cuisine n’est pas frais ?), je demande comment on va gérer quand il tombera en panne, quand il laissera fuiter les données personnelles, quand les données seront corrompues, etc. Et j’adore commencer mes questions par : « Et que se passerait-il si… ». C’est devenu une seconde nature.
Ah vraiment ! l’échec est ma grande passion. Bon, je vous laisse, je dois aller rater la cuisson de mes œufs et le réchauffage micro-ondes de ma soupe lyophilisée.
[1] « Les Grands Zhéros de l’Histoire », Clémentine Portier-Kaltenbach
[2] « Je pense donc je me trompe », Jean-Pierre Lentin, Albin Michel
[3] « Vous allez commettre une terrible erreur », Olivier Sibony
[4] « La formule du savoir », Lê Nguyen Hoang
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