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Faire du numérique un levier d'amélioration de la qualité des soins à l'hôpital

03 nov. 2026 - 07:53,
Tribune-
Isabelle Zablit-Schmitz
&
Jacqueline Hubert
Illustration Faire du numérique un levier d'amélioration de la qualité des soins à l'hôpital
Et si la prochaine révolution de l'hôpital était organisationnelle ? Dans plusieurs pays européens, l'intelligence artificielle, le partage des données et la prise en charge à distance commencent à modifier concrètement la façon de soigner. Documentation automatisée, anticipation des sorties, télésurveillance, hospitalisation à domicile, nouveaux rôles professionnels : ces innovations ont un point commun. Elles ne valent que lorsqu'elles libèrent du temps, fluidifient les parcours et améliorent l'utilisation des ressources. Avec l'entrée en vigueur du règlement créant l'espace européen de données de santé (European Health Data Space 1 ), l'Europe ajoute désormais une contrainte structurante : les données devront pouvoir circuler.

Il est donc temps de faire du numérique un véritable levier pour l'hôpital, et, pourquoi pas, imaginer un véritable "pacte pour la qualité des soins", numérique et économique.

L'hôpital est confronté à une équation paradoxale. Les besoins de soins augmentent mécaniquement car les parcours deviennent plus complexes et les patients vivent plus longtemps avec des maladies chroniques, tandis que le temps médical et soignant devient une ressource rare. Dans le même temps, les établissements doivent maîtriser leurs dépenses et répondre à une exigence croissante de qualité, de sécurité et d'expérience patient. Ce constat est partagé en Europe et bien au-delà.

Quand l'IA rend du temps aux professionnels

La documentation clinique en est l'exemple emblématique. Les solutions dites d'« ambient AI » écoutent la consultation, identifient les éléments pertinents et génèrent une première version du compte-rendu ou de la lettre médicale et vont jusqu'à capter les signaux faibles du patient, proposer des schémas de diagnostic et traitement, avec une évaluation de leur pertinence.

Le phénomène est particulièrement avancé aux États-Unis, mais il gagne désormais l'Europe et la France. Au Royaume-Uni, le Great Ormond Street Hospital[2] a lancé fin 2024 un projet pilote ambitieux et à l'échelle, utilisant un assistant vocal capable de produire automatiquement un projet de compte rendu de consultation pour permettre au clinicien de ne plus avoir à saisir ou dicter l'ensemble de la documentation pendant ou après la consultation. En France, certains DPI proposent que l’interrogatoire du patient par le médecin se traduise par un classement automatique des différentes rubriques de son dossier. L'intérêt de cette technologie n'est pourtant pas de produire un document quelques minutes plus rapidement. Il est de modifier la relation entre le professionnel de santé, le patient et le dossier médical.

Une étude américaine[3] menée auprès de 46 cliniciens a ainsi observé une réduction de 20,4% du temps consacré aux notes par consultation et une diminution de 30% du travail documentaire réalisé en dehors des heures de travail. Ces résultats restent à confirmer dans la durée et dans des environnements différents, mais ils illustrent une tendance structurante : l'IA peut rendre du temps à des professionnels dont le temps est précisément devenu l'une des ressources les plus rares du système de santé.

La question essentielle devient alors : "que fait-on de ce temps (re)gagné ?" et c'est là que commence le véritable sujet de politique hospitalière. Si le temps économisé est simplement réabsorbé par une nouvelle tâche administrative, le gain est limité. Consacrer ce temps regagné à l'écoute du patient, à la coordination, à la préparation d'une décision complexe ou à la prise en charge d'un autre patient, en fait un gain de qualité et de capacité. Le véritable indicateur de performance d'une IA hospitalière ne devrait donc pas être seulement le nombre de minutes économisées, mais, avant tout, la valeur créée avec ces minutes.

 L'IA ne doit pas automatiser l’hôpital : elle doit le réorganiser

Une technologie produit peu de valeur lorsqu'elle se contente d'accélérer une tâche isolée. Elle devient beaucoup plus intéressante lorsqu'elle transforme un processus collectif.

Pour améliorer la sortie d'hospitalisation, au Royaume-Uni, le NHS explore l'utilisation de l'IA pour assister la production des lettres de sortie. L'enjeu est, au-delà de rédiger plus rapidement ce courrier médical, de réduire le délai entre la décision clinique, la production de la synthèse, la coordination avec les professionnels de ville et le départ effectif du patient. Cette logique est mise en œuvre pour les outils de prédiction des sorties, des admissions ou des besoins en lits.

La prédiction permet à l'organisation d'agir plus tôt : préparer la sortie, réserver le transport, organiser une intervention sociale, anticiper un besoin de soins à domicile ou réaffecter une capacité.

L'IA devient alors un outil de synchronisation de l'hôpital.
Cette évolution est particulièrement importante dans les établissements où une partie de la saturation résulte moins d'un manque absolu de ressources que d'une mauvaise synchronisation entre elles : lit disponible mais équipe indisponible, patient médicalement sortant mais relais non organisé, bloc disponible mais patient non préparé, examen réalisé mais information non accessible au professionnel qui doit prendre la décision.

En Suède, l'IA devient un sujet de système de santé

La Suède constitue à cet égard une expérience particulièrement intéressante : son programme *Information-Driven Healthcare*[4], qui associe les 21 régions de santé, les acteurs académiques et l'industrie, vise à développer et déployer des outils d'IA dans le système public de santé. Il est utilisé, par exemple, pour le diagnostic, met en place des modèles prédictifs pour réduire les rendez-vous non honorés ou détecter précocement certaines infections néonatales. Des outils de triage assisté par IA cherchent à fluidifier les parcours et à réduire la charge administrative.

Le cas de l'imagerie mammaire est particulièrement révélateur : selon le rapport européen *State of Health in the EU 2025*[5], l'IA utilisée dans le dépistage suédois a permis de détecter 4% de cancers du sein supplémentaires tout en réduisant de moitié la charge de travail des radiologues. Au-delà du résultat lui-même, l'enseignement est organisationnel. L'IA n'est pas considérée uniquement comme un logiciel supplémentaire donné à un radiologue. Elle est intégrée dans un processus de soins et dans une politique nationale de transformation. Cette différence explique une grande partie de l'écart entre une expérimentation numérique et une transformation du système de santé.

Le domicile devient progressivement une extension de l'hôpital

La deuxième transformation majeure concerne le lieu même où le soin est délivré.
Au Royaume-Uni, les « virtual wards »[6] permettent de prendre en charge à domicile certains patients qui auraient autrement été hospitalisés. Surveillance à distance, visites de professionnels, téléconsultation et accès aux données permettent de maintenir une capacité de soins importante hors des murs de l'établissement.
À Singapour, les programmes de *Mobile Inpatient Care at Home*[7] vont dans la même direction : le domicile devient, pour certains patients, un véritable lieu de soins hospitaliers.

Il ne suffit pas de transférer le patient à domicile car il faut transférer avec lui une partie du système de soins : surveillance, accès aux données, coordination, décision médicale et capacité d'intervention. Ceci implique, par exemple, de créer des plateformes de suivi de la télésurveillance à l'hôpital, permettant également une meilleure utilisation des ressources et compétences, proposant de nouvelles modalités d'exercice de leur métier au personnel soignant, ce qui est un enjeu de valorisation et de maintien en poste absolument crucial.

Le virage domiciliaire est aussi une partie de la solution du financement du numérique et de l’IA. La réduction massive du nombre de lits hospitaliers permise par le retour précoce et en toute sécurité du patient télésurveillé et pris en charge à domicile permet de transférer des moyens dédiés à la construction de lits d‘hospitalisation vers l’acquisition de solutions IT. De même, la télésurveillance permet d’éviter des hospitalisations en renvoyant directement à domicile certains patients se présentant aux urgences après examen médical.

Cette logique conduit progressivement à distinguer trois catégories de tâches :

  • celles qui nécessitent impérativement une expertise humaine et une présence clinique ;
  • celles qui peuvent être assistées par un outil numérique ;
  • celles qui peuvent être automatisées.

Une ressource est devenue incontournable : la donnée

La deuxième grande révolution européenne concerne le partage des données de santé. Pendant des années, les systèmes de santé ont numérisé leurs informations sans nécessairement parvenir à les faire circuler : un patient peut avoir un dossier dans un hôpital, un autre dans un établissement de ville, des résultats biologiques dans un laboratoire et des prescriptions dans un système différent. L'information existe, mais elle reste fragmentée.

Cette fragmentation a un coût clinique, actuellement caché mais bien réel, et même chiffré par l'OCDE (voir l'encadré ci-dessous) : elle oblige à rechercher l'information, répète certains examens, ralentit les décisions et complique la coordination.

La Commission européenne considère explicitement le manque d'interopérabilité comme un frein à l'accès des patients à leurs données et à la capacité des professionnels à disposer d'une histoire médicale complète. La mise en œuvre du règlement EHDS ('European Health Data Space) vient changer profondément cette donne. Entré en vigueur le 26 mars 2025. Il établit un cadre européen commun et sécurisé pour l'accès, l'échange et la réutilisation des données de santé électroniques. Pour l'usage primaire, son objectif est notamment de permettre aux patients et aux professionnels de partager et consulter les données nécessaires à la prise en charge, y compris au-delà des frontières.

À partir de mars 2029, les échanges des premiers ensembles prioritaires - notamment les dossiers de patients, les prescriptions et dispensations électroniques - devront être opérationnels dans les Etats membres. À partir de 2031 viendront notamment les images médicales, les résultats de laboratoire et les comptes rendus de sortie.

Le calendrier est particulièrement important pour les hôpitaux français et 2029 peut sembler lointain mais c'est une réelle urgence de s'y préparer car le système d'information, les référentiels, les interfaces, les contrats fournisseurs et les processus de gouvernance des établissements évoluent sur plusieurs années.

Lorsqu'un patient change d'établissement, de région ou de pays, l'information doit pouvoir le suivre. La Commission européenne donne un exemple très concret : dans le cadre du projet de mise en œuvre « MyHealth@EU », un professionnel d'un autre pays peut accéder au Patient Summary, la synthèse médicale comprenant notamment les allergies, les traitements en cours et les antécédents pertinents. Une prescription électronique peut également être consultée et délivrée dans un autre État membre, avec mise à jour du dossier du patient et ces cas d'usage vont permettre de "désiloter", bien au-delà des situations transfrontalières, la coordination des soins au niveau national et local.

Ces données doivent aussi servir à développer les essais dans le cadre de recherches nationales et internationales. La France ne cesse de perdre des parts de marché dans ce domaine et vient d’en faire une de ses priorités nationales lors d’une déclaration du Ministre de la santé français le 18 septembre dernier. La recherche doit pouvoir se faire sur les données cliniques mais aussi les données en vie réelle, les données synthétiques ou les données in silico.

C'est pourquoi l'EHDS et l'IA doivent être pensés ensemble : Une IA sans données accessibles reste limitée, Des données sans interopérabilité restent fragmentées et l'interopérabilité des données sans transformation organisationnelle risque de ne produire qu'un échange plus rapide d'informations sans véritable amélioration du parcours.

Il est donc urgent de doter chaque hôpital d'une véritable gouvernance des données au service du projet médical.

Vers un pacte qualité, numérique et économique

C'est à ce point que se situe l'enjeu français. La question ne devrait plus être de savoir si chaque établissement dispose d'un projet d'IA, d'une plateforme de télésurveillance ou d'un programme de partage de données, mais bien quelle transformation du modèle de soins est à la clé de ces investissements.

Un pacte pour la qualité des soins, numérique et économique, pourrait donc reposer sur 5 engagements.

pacte-qualite-soins-ocde.png

Pris isolément, chacun de ces progrès peut sembler modeste. Ensemble, ils dessinent un autre hôpital. Un hôpital moins centré sur la gestion de ressources rares et davantage capable d'anticiper les besoins. Un hôpital dont les murs deviennent plus perméables. Un hôpital dans lequel la donnée circule avec le patient et où l'intelligence artificielle ne remplace pas l'expertise humaine mais permet de mieux l'utiliser.

Et si l'IA était l'occasion de réinventer l'hôpital ?

L'hôpital n'a pas besoin d'une technologie de plus. Il a besoin de marges de manœuvre pour mieux soigner. C'est peut-être là que réside le véritable potentiel de l'intelligence artificielle. Non pas simplement faire plus vite ce que nous faisons déjà, ni remplacer le travail humain, mais réorganiser ce travail pour remettre du temps, de l'information et de la capacité là où ils créent le plus de valeur pour le patient. L'IA peut transformer des heures contraintes en temps clinique, relationnel et décisionnel.


Selon l'OCDE[8], l'utilisation de l'IA dans la santé aura des impacts économiques majeurs :

ocde.png


[3] Etude (USA) de Duggan et al., publiée en 2025 dans JAMA Network Open - "Clinician Experiences With Ambient Scribe Technology to Assist With Documentation Burden and Efficiency" https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11840636/

[5] EU Commission : Synthesis Report 2025 - State of Health in the EU https://health.ec.europa.eu/publications/synthesis-report-2025-state-health-eu_en OECD Synthesis Report 2025 : Health Policy Reform Trends in the EU : https://www.oecd.org/en/publications/synthesis-report-2025-health-policy-reform-trends-in-the-eu_1f6a8e9a-en.html

photo de Isabelle Zablit-Schmitz
Isabelle Zablit-Schmitz

Consultante Expert International Santé, Scale4Health & SFSN (Société Francophone de Santé Numérique)

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Jacqueline Hubert

Consultante Stratégique Santé

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