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L’approche Calimero de la filière logicielle : quand un responsable passe à côté des enjeux industriels et regarde le doigt plutôt que la lune

En bref, selon Michel Paulin, la filière logicielle est en France plus handicapée que dans d’autres pays (Allemagne, Corée) par, entre autres, un problème de fléchage de la commande publique. L’un des enjeux majeurs de la souveraineté d’un État, c’est son « indépendance numérique », donc le fait de disposer d’une filière logicielle nationale puissante. Or, l’un des premiers leviers pour disposer d’une filière forte, c’est justement la commande publique.
D’une part, on voit des solutions concurrentes développées par des acteurs étatiques, ou des organismes publics décentralisés, sur de l’argent public, qui viennent grignoter des parts de marché des acteurs français privés, les empêchant d’atteindre la masse critique ou le seuil de rentabilité. Et ce n’est pas le rôle de l’État de développer des solutions logicielles : on ne développe pas un concurrent d’Office avec trois développeurs en CDD recrutés dans une administration quelconque.
D’autre part, ces solutions constituent un échec avéré car elles ne sont pas industrialisables, scalables et donc pas viables dans le temps. Elles tuent dans l’œuf une offre logicielle privée et un écosystème national et, en fin de compte, le client finit chez Microsoft.
Pour mémoire, les éditeurs ou les SaaS américains représentent 83 % des parts de marché en France, ce qui est colossal. C’est de la valeur ajoutée qui part aux US et des impôts qui ne sont pas perçus en France. Les conséquences sont connues : dépendance juridique, financière (contratsbundles avec explosion des tarifs) et économique.
Or, les alternatives existent : pour preuve, les fonds de Private Equity US rachètent des solutions logicielles françaises, ce qui montre qu’elles existent et sont de bon niveau.
Voilà, en gros, ce qui est dit dans l’interview. Tout ce qui y est rapporté est vrai, le problème n’est pas là. Le problème, c’est qu’elle est incomplète et que, de fait, l’analyse s’en trouve faussée.
Tout d’abord, parler de « filière numérique », c’est mélanger les choux et les carottes. Il n’y a en effet pas grand-chose de commun entre un fournisseur de datacenters, de middlewares, de solutions métiers, et l’on pourrait multiplier les exemples de domaines où il y a de la concurrence et une offre, et d’autres où elles n’existent quasiment pas. Les administrations publiques telles les villes ou les hôpitaux ont, dans leurs SI, de nombreux domaines fonctionnels de niche où il n’y a quasiment aucune offre et pour lesquels la seule solution est de se regrouper pour développer en interne un truc qui tiendra plus ou moins la route, mais qui sera toujours mieux que rien.
Ensuite, je suggère à Michel Paulin, avant d’accuser les dysfonctionnements de la commande publique, de commencer par faire le ménage dans sa propre filière. Quand vous tombez sur des éditeurs de solutions qui laissent les mots de passe admin en dur dans le code, d’autres qui fournissent des logiciels en C/S pour lesquels les utilisateurs doivent avoir un contrôle total sur le serveur car l’exécutable qui s’y trouve doit pouvoir y écrire (authentique, je suis encore tombé sur l’un d’eux la semaine dernière), d’autres qui vous fournissent des solutions hébergeant des données ultracritiques exposées sur le Web sans MFA (ah oui Monsieur le RSSI ! c’est vrai, on l’a mis dans notre roadmap, mais pas avant 2027 – traduire 2028, encore authentique), d’autres à qui l’on doit expliquer que NON on ne met pas en production des serveurs dont l’OS est déjà obsolète, d’autres dont le fonctionnement nécessite que les utilisateurs aient un compte admin de domaine (vous avez bien lu), etc., je pourrais vous tenir la jambe jusqu’à demain. On a donc, objectivement, un problème de sélection naturelle qui n’a pas fait son taf au sein de la filière dont on nous chante les louanges.
(Bien entendu les exemples de boîtes qui font parfaitement leur job sont très nombreux, mais on est là pour parler des trains qui arrivent en retard, non ?)
Il y a de belles réussites, et c’est tant mieux : j’ai en tête de belles boîtes au sein du consortium Hexatrust. Mais parfois les choses se gâtent. Michel Paulin cite – et il a raison – le problème de la « scalabilité » des solutions développées par les trois CDD du dessus : on développe en trois mois, on met le logiciel chez trois clients, mais à 10 clients on a du mal à répondre au téléphone, à 30 on ne sait plus gérer une roadmap et à 100 tout le monde est tellement mécontent qu’il va voir ailleurs… souvent chez Microsoft. Sauf que les problèmes de scalabilité n’existent pas que là. J’ai une liste de logiciels, développés par des éditeurs français absolument novateurs et leaders sur leur marché, avec une avance technologique importante sur toute la concurrence y compris US… et qui se sont pris dans les dents leur propre incapacité à gérer un cycle de développement industriel. Régressions fonctionnelles importantes, version 2.0 qui plante tout un parc, patch à ne surtout pas passer car il réactiverait les bugs corrigés par les patches n-2, etc. J’ai assisté à des réunions entre RSSI où ceux qui avaient ce logiciel (que je ne citerai pas) déconseillaient très, très fortement à ceux qui étaient en phase d’étude de marché d’y aller. On ne développe pas un concurrent de MS avec trois CDD, mais on ne maintient pas non plus une solution industrielle sans un minimum de compétences, et force est de constater que chez certains, on passe plus de temps à faire du marketing qu’à développer des logiciels robustes… et à la fin aussi, c’est Microsoft qui gagne.
Quand Michel Paulin aura fini de passer ce deuxième coup de balai, je lui conseille de garder le manche en main pour le troisième qui suit. Les éditeurs français, qui chouinent contre Microsoft et Amazon, sont ceux-là mêmes qui depuis 20 ans développent leurs logiciels sur… Oracle, SQL Server et consorts. Comme si les DB Open Source n’existaient pas, comme si les OS libres n’existaient pas. Et ces mêmes éditeurs qui offrent leurs logiciels en SaaS vous indiquent en avant-vente que la solution est déployée sur… AWS ou Azure (alors que, dans la santé en tout cas, on fait tout pour se désengager des plateformes US pour les mêmes raisons juridiques évoquées par Michel Paulin). C’est d’ailleurs assez piquant que l’ancien PDG d’OVHcloud ne soit pas surpris par le fait que les membres de sa propre filière aillent pour beaucoup pointer chez AWS ou Azure. Et pour finir sur ce sujet, quand je demande à un éditeur pourquoi sa solution est interfacée avec le Pack Office et pas avec son alternative Open Source (on a besoin de ce genre d’interfaces dans les DPI), jusqu’à récemment en tout cas mes interlocuteurs ne comprenaient même pas le sujet.
Mais toutes ces arguties ne sont qu’amusettes et jeux d’esprit, car en fait la vraie root cause n’est rien de tout cela. La vraie root cause tient en cette petite phrase que prononce Michel Paulin en tout début d’interview (séquence filmée de son intervention dans un colloque French Tech) : on ne développera pas une alternative à Microsoft avec trois développeurs. C’est là tout le problème : ce monsieur n’a manifestement pas intégré le sens du mot « innovation ». Je confirme que ce n’est effectivement pas possible, et j’ajoute que ce n’est surtout pas l’objectif. On ne concurrencera jamais Visa et Mastercard avec une initiative européenne, même si on y mettait « un pognon de dingue » : le « moat[2] » est trop important. On s’en sortira en inventant une technologie qui rendra obsolète Visa et Mastercard, tout comme l’Occident a tué l’industrie textile asiatique il y a environ deux siècles, non pas en mettant plus de gens devant un fil et une aiguille, mais en industrialisant la production, traduction, en changeant de paradigme. Il ne faut pas faire mieux et moins cher, mais différemment : c’est un sujet d’innovation, donc de stratégie industrielle.
C’est Louis Pouzin qui a inventé l’Internet (ou en tout cas le concept fondateur de commutation de paquets), mais l’industrie télécom de l’époque, qui avait un haut niveau d’excellence, a tout fait pour écarter cette technologie des sphères du pouvoir pour rester assise dans son fromage et faire ainsi perdurer sa rente technique. Dans ce cas précis (mais j’ai des tonnes d’autres exemples), la commande publique a été toxique car elle a maintenu une rente et a freiné l’innovation. D’ailleurs les montants débloqués par l’État pour financer l’innovation sont très importants, mais souvent elle ne dépasse pas le stade du POC (lire à ce sujet l’excellente synthèse de Nicolas Schneider[3]). Les pays que cite Michel Paulin financent des solutions qui ont été éprouvées, pas des solutions en éprouvette. Ce n’est donc ni un problème technique, ni un problème politique : c’est encore une fois un problème de stratégie industrielle.
Les enjeux de la filière du logiciel sont d’abord la stratégie industrielle, et pas du tout prioritairement les dysfonctionnements de la commande publique (même si les points abordés dans l’interview sont factuels) :
– proposer à toute la filière une pile logicielle (du datacenter au middleware) permettant de se désengager par les couches basses de la mainmise des Gafam ;
– faire le ménage chez les gugusses qui développent avec les pieds. Dit autrement, approche Qualité sectorielle, sujet consubstantiel à la confiance ;
– sur certains appels d’offres (j’en ai vécu quelques-uns), se constituer en groupements qui tiennent la route ; c’est beau de dire qu’il existe des briques logicielles pour répondre à tous les besoins, encore faut-il les articuler ;
– sécuriser les processus de développement, qui sont des processus d’abord et avant tout industriels ; en filigrane la question des formations, des rémunérations des développeurs, et donc de l’attractivité ;
– arrêter de vendre à des fonds de Private Equity, dès que l’occasion se présente, une belle entreprise avec une belle réussite. Avec le corollaire suivant : si la filière veut que la commande publique soit fléchée, il va falloir accepter en contrepartie que l’État bloque une vente pour une « belle boîte » qui a été financée en partie par nos impôts et qui relève du patrimoine national (et à ce moment-là, on verra la filière se plaindre « d’ingérence de l’État dans le privé », vous voulez parier ?).
Individuellement, Néandertal est meilleur que Sapiens : plus fort, plus rapide (et pas plus bête, contrairement à une idée reçue). En combat singulier, Néandertal aurait gagné presque à chaque fois. Mais on a fini par lui casser la figure, parce que (entre autres) Sapiens avait la capacité de se regrouper en milliers d’individus (contre au mieux des centaines pour Néandertal). Moralité : être plus fort ne sert à rien quand en face ils sont plus nombreux et surtout mieux organisés.
Moralité de la moralité pour Michel Paulin : il serait peut-être temps d’avoir une vraie filière, avec une vraie stratégie de filière et une vraie vision industrielle à moyen/long terme.
C’est kdo, je facture pas le conseil pour cette fois.
[1] https://www.youtube.com/watch?v=xKIWNCANYnU&list=WL&index=16&t=234s
[2] Douve, selon la terminologie de Warren Buffet, ou avantage concurrentiel avec barrière à l’entrée.

Cédric Cartau
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