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L’Occident se fracasse sur Seedance – la cyber face au paradigme de Robin des Bois

24 fév. 2026 - 08:18,
Tribune-
Cédric Cartau
Illustration L’Occident se fracasse sur Seedance – la cyber face au paradigme de Robin des Bois
Impossible de le rater si on s’intéresse un minimum aux évolutions de l’IA : le logiciel Seedance(1), IA spécialisée dans la génération de vidéo d’un réalisme époustouflant, déclenche la colère des Majors américaines : Warner, Disney, Netflix, etc.

Seedance est la propriété de la société chinoise ByteDance, qui possède également TikTok. ByteDance est un mastodonte : 150 000 employés pour un CA de 120 Mds USD. À titre de comparaison, Netflix c’est 13 000 employés et un CA de 33 Mds USD. ByteDance est plus importante (en CA) que Netflix, Warner et Disney : on n’est donc pas dans un remake de David contre Goliath. La v2 du logiciel permet de réaliser des vidéos époustouflantes, et les utilisateurs ne s’en privent pas : on peut ainsi voir une fin alternative de GOT, ou carrément une séquence de Brad Pitt et Tom Cruise qui s’envoient des bourre-pifs au sujet d’opérations secrètes en Russie, entièrement générée par le logiciel (aller voir ici2). Problème : cela sent le début d’une violation massive des droits d’auteur de ces Majors, qui n’ont en général pas envie de plaisanter avec ce sujet, et comme on s’y attend les lettres en recommandé et les huissiers commencent leur ballet. Sauf que si on était dans un match de boxe, je ne parierais pas un kopeck sur les Majors, et ceci pour plusieurs raisons.

La première relève d’un raisonnement que le philosophe Michel Serres a développé dans une extraordinaire conférence à l’X il y a déjà quelques années : le concept du lien intrinsèque entre les lois d’un pays et son territoire, qu’il appelle l’espace métrique. En gros, si on peut vous envoyer une amende, vous flasher à un radar et vous demander de vous rendre au commissariat le plus proche, c’est parce qu’il existe une géographie, des adresses physiques, une carte du territoire. Que nenni dans les espaces « nouveaux » tels l’Internet (que Michel Serres appelle des espaces topologiques) et qui, après des années de débat sur la question de savoir si cela constituait ou pas une zone de non-droit, a dû se voir adapter dans beaucoup de cas un droit spécifique. Et encore ce n’est pas terminé : on pense entre autres à l’épineux problème de l’anonymat. Internet n’est pas (plus) une zone de non-droit, mais une zone où le droit de l’espace métrique ne peut s’appliquer tel quel. Et le philosophe de se référer à cette anecdote intéressante : Robin des Bois est celui qui porte la robe (symbole du droit) dans un espace de non-droit (les bois, id est la forêt, qui au Moyen Âge était considérée comme un endroit dangereux, donc de non-droit). Le changement du type d’espace entraîne le changement (au moins en partie) des règles de droit. Et l’irruption de l’IA ne fera pas exception car il s’agit d’un nouvel espace topologique.

La deuxième relève du temps.
L’Internet n’a pas seulement contracté l’espace, il a aussi contracté le temps. En trois clics on a accès à toute la bibliothèque de Babel de l’Humanité, et si Montaigne disait « je préfère une tête bien faite à une tête bien pleine », il faisait référence par là (toujours selon Michel Serres) à l’allègement de la charge de la mémoire induite par l’imprimerie (qui a considérablement contracté le temps de recherche) et donc au fait que l’enjeu devenait le raisonnement et non plus la capacité mémorielle. D’ailleurs, nous pouvons prolonger avec l’allègement induit par l’Internet. Tout est là, à portée de main et tout de suite. La contraction du temps implique elle aussi un changement de paradigme à tous les niveaux : les moines copistes du Moyen Âge en ont fait les frais. Et les utilisateurs de ce type de plateforme usent et abusent de cette contraction, tout comme la génération précédente a abusé de la nouveauté de l’Internet. Et cela ne s’arrêtera pas : ce n’est pas à ces outils de s’adapter au droit, mais l’inverse.

D’ailleurs, que l’on songe au tsunami qui a déferlé sur le droit avec l’Internet, les réseaux, les fichiers mp3 et mp4, le logiciel (qui dispose d’une partie entière qui lui est dédiée dans le Code de la Propriété Intellectuelle), des débats sur la brevetabilité du logiciel et j’en passe. Que cette branche du droit et ses bénéficiaires aient résisté à cela frise déjà l’exploit : on s’en souvient peu, mais sans l’apparition des plateformes de streaming telles Apple Music et Deezer, les majors musicales appartiendraient aujourd’hui à l’histoire.

La dernière, qui va mettre tout le monde d’accord, est géopolitique.
Les entreprises occidentales ont beau jeu de s’appuyer sur le droit (et ici, le droit de la propriété intellectuelle) : cela n’a aucun sens en dehors du monde occidental, et en particulier avec la Chine. Dans l’imaginaire chinois, les Occidentaux leur ont chipé la poudre à canon, le papier, l’imprimerie, la soie, la boussole, et n’ont jamais versé aucune royalties. Et si vous pensez que c’était il y a un siècle ou deux et que cela ne compte pas (plus), dans l’imaginaire chinois on parle d’un Empire qui a entre trois et cinq millénaires selon les versions, donc deux siècles, c’était hier. Et de vous à moi, il est piquant de constater que les GAFAM / IA pillent sans vergogne les ressources de la Terre entière pour entraîner leurs modèles de LLM, mais que se trouver de l’autre côté du manche semble les amuser un peu moins.

Enfin si cela ne suffisait pas, l’IA introduit une ultime contraction. Michel Serres affirme en effet que le cerveau c’est une mémoire, une capacité de raisonnement et une capacité d’imagination. La mémoire a déjà été externalisée dans le temps et dans l’espace par les changements techniques précédemment décrits. Mais l’IA externalise à la fois le raisonnement et l’imagination : en trois prompt3, on peut générer un contenu (image, son, film) qui nécessitait auparavant des équipes entières coordonnées (l’espace), des mois voire des années de travail (le temps). Là par contre, on est au-delà de la contraction du temps et de l’espace, cette rupture de paradigme est une première.

Je ne vois clairement pas comment des branches entières du droit pourraient résister à ce tsunami qui vient par-dessus du précédent tsunami. Et je ne vois très clairement pas comment ces modifications majeures de paradigme pourraient n’avoir aucun effet sur notre IT, nos logiciels, notre protection cyber. Entre autres.

 


(1) https://seedance.io/fr
(2) https://www.youtube.com/watch?v=ZMLM-5usx00&list=WL&index=21
(3) Ok, peut-être un peu plus

 

photo de Cartau
Cédric Cartau

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