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Pourquoi le parcours patient n’existe pas (encore)

02 fév. 2026 - 21:08,
Tribune-
Félix Mamoudy
Illustration Pourquoi le parcours patient n’existe pas (encore)
Le parcours patient est devenu un mot-clé, presque un slogan. Il est omniprésent dans les discours stratégiques, les projets d’établissement et les feuilles de route numériques. Pourtant, dans les hôpitaux, il reste largement invisible. Les patients ressentent des ruptures, des lenteurs, des incohérences. Les professionnels, eux, ont souvent le sentiment de faire correctement leur travail dans un système sous forte contrainte. Ce décalage n’est pas une question de volonté. Il est le produit d’organisations encore largement structurées en silos.

À l’hôpital, chaque métier s’est construit autour de responsabilités fortes et légitimes. Le médecin porte une responsabilité individuelle sur la décision clinique. Les équipes soignantes assurent la continuité et la sécurité des soins. Les fonctions administratives doivent répondre à un cadre réglementaire, financier et organisationnel particulièrement exigeant. Ces logiques sont nécessaires. Mais leur juxtaposition produit une organisation verticale, dans laquelle chacun optimise son périmètre sans toujours percevoir les effets sur l’ensemble du parcours.

Dans ce contexte, les silos ne sont pas un choix idéologique. Ils sont souvent une réponse rationnelle à la complexité. Chacun se concentre sur ce qu’il maîtrise, sur ce dont il est responsable, sur ce qui lui sera reproché en cas de dysfonctionnement. Le problème n’apparaît pas à l’intérieur de ces périmètres. Il surgit entre eux. Or, c’est précisément dans ces interstices que se joue l’expérience du patient.

La transversalité est donc difficile non par manque de conviction, mais parce qu’elle oblige à rendre visibles des responsabilités longtemps restées implicites. Qui se préoccupe, concrètement, de savoir si le patient a bien déposé son dossier de reconnaissance de handicap, s’il a réalisé l’ensemble des rendez-vous nécessaires avant une prise en charge, ou s’il dispose effectivement d’un rendez-vous de suivi après sa sortie de l’hôpital ? Ces questions ne relèvent ni strictement du médical, ni exclusivement de l’administratif. Elles se situent entre les deux.

Dans les organisations actuelles, chaque acteur intervient légitimement sur une étape précise, mais la continuité globale repose souvent sur le patient lui-même. Il devient celui qui relance, qui vérifie, qui fait le lien entre des décisions cliniques, des contraintes administratives et des échéances de parcours. Tant que personne n’est clairement responsable de cette trajectoire dans son ensemble, le parcours patient reste fragmenté par construction, même lorsque chaque étape est correctement prise en charge.

Ce que le numérique révèle et ce que l’institution commence à attendre

Le numérique a profondément modifié la donne. Il a connecté des espaces qui pouvaient autrefois fonctionner de manière relativement autonome : le domicile, la médecine de ville, l’hôpital. Le patient prend rendez-vous en ligne, transmet des documents à distance, échange avec plusieurs acteurs avant même son admission. Le parcours commence bien avant l’entrée à l’hôpital et se prolonge bien après la sortie.

Mais cette continuité numérique met surtout en lumière une réalité plus inconfortable : l’organisation, elle, n’est pas continue. Les outils font circuler l’information, pas la décision. Ils rendent visibles les ruptures de responsabilité, les incohérences de processus et les zones grises de gouvernance. Le numérique ne crée pas la transversalité, il expose son absence.

Cette tension dépasse désormais le seul cadre organisationnel. Les orientations récentes du PLFSS traduisent une attente claire : l’hôpital ne peut plus être uniquement un lieu de production de soins. Il est appelé à devenir un acteur de la coordination des parcours, en lien avec la médecine de ville, le médico-social et le domicile. Cette évolution reconnaît implicitement que la continuité ne peut plus reposer sur la seule bonne volonté des acteurs ou sur des ajustements locaux.

Mais elle pose une question centrale : qui, concrètement, est responsable de cette coordination ? Les organisations hospitalières restent largement structurées par spécialités, métiers et fonctions, pas par trajectoires patient. Le cadre réglementaire évolue plus vite que les rôles et que les modes de décision. Faire de l’hôpital un acteur de la coordination suppose donc autre chose qu’un empilement d’outils ou de dispositifs : cela implique de reconnaître, structurer et légitimer des rôles en charge du parcours dans sa globalité.

Certaines industries ont déjà affronté ce type de transformation. Elles ont renoncé à des organisations strictement fonctionnelles pour adopter des logiques transversales, organisées par lignes de produits, où plusieurs compétences partagent une responsabilité commune sur l’ensemble de la chaîne. Transposé à l’hôpital, cela ne signifie ni nier l’incertitude clinique ni affaiblir les responsabilités médicales. Cela signifie accepter que le parcours patient devienne une référence structurante de l’organisation.

Aujourd’hui, le patient circule déjà entre le domicile, la ville et l’hôpital. Les informations aussi. Ce qui ne circule pas encore, ce sont les décisions et la responsabilité du « tout ». Chacun fait correctement son travail dans son périmètre, mais personne n’est officiellement responsable de la continuité. Tant que cette responsabilité restera diffuse, le parcours patient restera une addition d’étapes juxtaposées, et non une trajectoire pensée et pilotée de bout en bout.

photo de Mamoudy
Félix Mamoudy

Directeur du parcours patient et de la transformation digitale à l’American Hospital of Paris.

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