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Rendez-vous avec les algorithmes
Dans les hôpitaux (et dans une moindre mesure les cliniques), la chaîne de production des actes est perturbée par au moins trois goulots : la prise de rendez-vous, les admissions et la production des comptes rendus. Ce dernier peut être en partie réglé par des technologies telles la reconnaissance vocale et la dictée numérique. Pour les deux premiers et pour d’autres (on peut citer dans une certaine mesure des analyses de biologie très pointues, la génétique et autres), après 20 ans de travail dans le monde de la santé, je continue d’entendre les décideurs se plaindre de la difficulté de prendre des rendez-vous dans un hôpital (plus il est gros, pire c’est) ou de la queue aux admissions. Et force est de constater que les DSI et les éditeurs de logiciels de soins n’ont pas été à la hauteur depuis au bas mot dix ans que les technologies Web auraient permis de régler la question.
Bref, plusieurs hôpitaux ont engagé des projets assez importants pour externaliser certaines de ces fonctions auprès de plateformes spécialisées. Ce n’est pas simple, rien que pour la question des RDV, de trouver un créneau pour le Dr Dupont en ville et de faire la même chose dans un établissement de santé ; contrairement aux apparences, c’est assez différent. Un exemple : le rappel par SMS fait partie des fonctionnalités très appréciées de ces plateformes. Sauf qu’il existe des catégories de patients pour qui on ne peut absolument pas envoyer de rappel par SMS : les détenus, les mineures qui viennent pour une IVG sans les parents, etc. La gestion de la prise de RDV pour un proche est totalement différente entre la médecine de ville et l’hôpital, où la gestion des doublons patients (identitovigilance) est un vrai cauchemar, etc. Certes, au final, on y arrivera, car en informatique on peut tout faire, ce n’est qu’une question de temps. Pour les admissions, il est possible de réaliser des pré-admissions en ligne, mais les questions d’identitovigilance complexifient singulièrement le débat.
Une des difficultés – surmontable – de ce type de projets, tient aux contraintes du RGPD. Pas question en effet que le traitement (au sens du RGPD) des données de l’établissement ne soit pas totalement étanche par rapport au traitement des usagers de la plateforme en question. En d’autres termes, l’établissement fait l’acquisition de la plateforme « en marque blanche », mais sa base patients doit être totalement distincte de la base des usagers, et c’est tout sauf simple dans la mesure où ces plateformes n’ont initialement pas été conçues en ce sens.
Le Courrier internationaln° 1474 (du 31 janvier au 6 février) fournit un dossier sur le cas Facebook, qui enchaîne les scandales, le dernier en date à propos du détournement des conditions générales d’utilisation d’Apple. Un des articles du dossier pointe l’opacité des algorithmes de Facebook : personne parmi les usagers ne sait pourquoi on nous recommande tel contact, telle publicité ou tel site, et Facebook garde jalousement ce qu’il considère comme un secret industriel. Monsanto est plus ou moins en train de transformer une partie du monde agricole en armée de tâcherons qui plantent et récoltent, alors que la firme dispose de toutes les données pour déterminer où planter quoi et à quel moment pour favoriser la croissance la plus rapide possible des végétaux – voir à ce sujet l’ouvrage de Gilles Babinet Big Data, penser l’homme et le monde autrement. Uber est la plus grosse entreprise de taxis au monde, sans posséder un seul véhicule. Il ne faudrait pas que ce même schéma délétère se reproduise pour les soins.
Ce risque existe bien entendu dans l’externalisation des fonctions susnommées, et les établissements doivent en prendre conscience, d’autant qu’a contrario les progrès permis par ce type de plateformes sont considérables. De toute manière, externaliser certaines fonctions du SI va dans le sens de l’histoire et l’hôpital doit se saisir de ces enjeux pour gagner la bataille de demain. Savoir qui prend RDV pour quoi et quelle spécialité a le vent en poupe dans telle ville ou tel arrondissement permet de redessiner la carte de l’offre de soins, savoir quels types de patients sont admis en ligne versus quels autres en présentiel permet de redimensionner les admissions, savoir quels types d’analyses de biologie sont externalisés permet de revoir le dimensionnement des plateaux techniques, de prévoir les évolutions des besoins d’analyse, etc. On peut multiplier les exemples à l’infini, et ce n’est pas pour rien que certains analystes comparent les données du xxie siècle au pétrole du début du xxe.
Bref, le champ des possibles est immense et nécessite que les hôpitaux verrouillent la possession des données produites : il s’agit d’un enjeu de santé publique.
[1] Le but – Un processus de progrès permanent, Afnor Éditions, 2017.
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