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Résilience : la finance a vingt ans de retard (et le dit très bien)

15 sept. 2026 - 07:00,
Tribune-
Cédric Cartau
En juillet 2026, l’Institut Amundi a publié une étude(1) pour expliquer à ses clients investisseurs que le monde était devenu dangereux, que la confiance entre États s’érodait, et qu’il fallait désormais privilégier la résilience à l’efficience. Une douzaine de pages, des pictogrammes bleu ciel, une infographie bien léchée. Pour dire, en substance, ce que tout RSSI raisonnable serine à son comité de direction depuis l’écriture de la norme ISO 27001, en 2005.

Dit autrement : il aura fallu qu’un gérant d’actifs pesant plusieurs milliers de milliards d’euros d’encours l’écrive en anglais, avec la mise en page qui va bien, pour que le message passe. Nous, on le dit gratuitement, en français, depuis deux décennies. Question de canal, sans doute.

Le rapport tient en une phrase, que les auteur(e)s formulent ainsi (traduction libre) : « l’efficience n’est plus la logique économique dominante, la résilience l’est ». Elles ajoutent en conclusion quatre principes : la résilience l’emporte sur l’efficience, la diversification sur l’optimisation, les thématiques de contrôle et de sécurité redessinent l’allocation des ressources, et la géopolitique départage désormais gagnants et perdants. On pourrait recopier ces quatre lignes dans n’importe quelle politique de sécurité de l’information sans changer une virgule.

Les chiffres avancés ne sont pas piqués des hannetons. Les dépenses militaires mondiales ont grimpé de 41 % en termes réels sur la décennie écoulée (SIPRI, données arrêtées à avril 2026). Les restrictions cumulées au commerce mondial suivies par l’OMC sont passées de presque rien en 2009 à plus de 4 500 milliards USD en 2025, avec des marches d’escalier bien identifiables : guerre tarifaire USA/Chine en 2018, COVID en 2020, Russie/Ukraine en 2022. Amundi va jusqu’à affirmer que le risque géopolitique est à son plus haut niveau depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, sur la base d’un indice interne dont la méthode n’est pas publiée : on prendra l’affirmation pour ce qu’elle est, un argument marketing invérifiable, pas un fait établi. Le reste, lui, s’appuie sur des sources publiques.

Ce qui est amusant, c’est de relire ce même rapport avec les lunettes du RSSI plutôt que celles du gérant obligataire. Là où Amundi voit une raison de diversifier un portefeuille, on voit une raison de diversifier ses fournisseurs cloud. Là où Amundi voit un risque souverain à couvrir, on voit un plan de continuité d’activité à muscler. Là où Amundi voit une prime de risque à intégrer dans le pricing d’une obligation d’État, on voit une clause 6.1.2 à documenter dans l’appréciation des risques. Même diagnostic, deux métiers, vingt ans d’écart dans la prise de conscience.

Il y a même un exemple très concret qui devrait parler à toute DSI d’établissement de santé. Le rapport cite la restriction, par l’administration américaine, de l’accès aux derniers modèles d’IA d’Anthropic pour les utilisateurs non américains, et le blocage par les autorités néerlandaises du rachat d’une entreprise locale par un acteur américain, au nom de la souveraineté des données. Deux décisions prises en 2026 pour des raisons géopolitiques, pas techniques, et qui touchent directement à ce qu’on appelle pudiquement, dans nos comités, la « dépendance fournisseur ». Le jour où votre éditeur de DPI, votre hébergeur cloud ou votre fournisseur d’IA générative se retrouve du mauvais côté d’une sanction ou d’un contrôle à l’export, ce n’est plus un sujet d’achats, c’est un sujet de continuité des soins.

On pourrait s’agacer que la finance découvre l’eau tiède avec vingt ans de retard et une infographie en prime. Mais soyons honnêtes : si ça permet enfin de faire entendre, en comité de direction, qu’un deuxième fournisseur cloud coûte plus cher qu’un seul mais évite de se retrouver à poil le jour où le premier ferme boutique pour cause de sanctions, alors qu’Amundi continue à publier. On saluera même l’effort.

Reste une note en bas de page pour les livres d’Histoire : en 2026, il aura fallu qu’un gérant d’actifs explique aux directions générales ce que leur RSSI leur répétait gratuitement depuis 2005. La résilience a enfin trouvé son VRP. Dommage qu’il ait fallu vingt ans pour toucher la commission.

[1] https://research-center.amundi.com/article/investing-low-trust-world 

photo de Cartau
Cédric Cartau

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