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Loi sur le narcotrafic et fin du chiffrement : analyse d’un membre éminent et actif du CVC

10 mars 2025 - 19:33,
Tribune-
Cédric Cartau

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Illustration Loi sur le narcotrafic et fin du chiffrement : analyse d’un membre éminent et actif du CVC
Vous n’avez pas pu le rater : sous couvert de lutte contre le trafic de stupéfiants, la proposition de loi d’Étienne Blanc et de Jérôme Durain, déjà adoptée à l’unanimité au Sénat, sera débattue au mois de mars à l’Assemblée nationale. Baptisée « loi Narcotrafic », elle vise à obliger les services de messageries chiffrées comme Signal, WhatsApp ou le français Olvid à introduire des accès dérobés (ou « backdoors ») pour les autorités. Ces portes d’entrée secrètes compromettraient fondamentalement le principe même du chiffrement de bout en bout, qui garantit que seuls l’expéditeur et le destinataire peuvent lire les messages échangés.

Bon, je ne vais pas rajouter une analyse à celles qui ont déjà été données – lire à ce sujet la réaction de la Quadrature du Net et surtout celle de Guillaume Poupard[1], ancien directeur de l’Anssi. Ce débat existe dans la sphère du numérique depuis, au bas mot, la sortie de PGP aux US (1991 tout de même) qui avait démocratisé un produit de chiffrement à clé asymétrique. Même si des juges, des membres des forces de l’ordre, des politiciens sont persuadés du bien-fondé de cette démarche, la question a été tranchée : c’est idiot, crétin, infaisable, attentatoire aux libertés fondamentales, dangereux, et j’en passe.

Ce qui m’intéresse est plutôt de savoir pourquoi diable, régulièrement, ce sujet revient sur le tapis. Ma question adresse le biais cognitif à l’échelon sociétal, et absolument pas le débat technique – qui est tranché depuis belle lurette, comme évoqué ci-dessus. Je vois plusieurs raisons potentielles : aucune idée sur celles qui s’appliquent dans ce cas d’usage, il s’agit juste d’une réflexion à haute voix, ou à clavier débridé, c’est selon, vous ferez votre choix.

La première est le manque de connaissance du législateur. Le sujet est assez technique, et l’on ne peut certes pas demander à un juge, à un député, à un sénateur, d’être spécialistes d’une foule de sujets techniques. Mais tout de même : ces gens s’entourent-ils d’experts ? Ces experts savent-ils de quoi ils parlent ? Et surtout, les écoute-t-on (qualité qui n’est pas spécialement répandue dans certains milieux) ? Mais on va dire que ce n’est pas l’explication, malheureusement, si j’ose dire, car si telle était bien la raison première, elle serait facile à régler.

La deuxième raison réside dans le travers du démiurge : les pouvoirs publics pensent qu’ils peuvent tout faire, décider de tout, y compris de ce qui va à l’encontre des lois de la physique. Il suffit de visionner quelques interventions bien choisies de Jean-Marc Jancovici où il explique les limites de la physique en termes de production d’énergie et de voir la réaction incrédule de certains de ses interlocuteurs. Variante très courante d’ailleurs : parce que l’on a pondu un texte de loi, le sujet est réglé.

La troisième raison est l’exact opposé de la deuxième : les pouvoirs publics aux abois en termes de lutte contre le narcotrafic n’ont plus rien d’autre à quoi se raccrocher, ayant tout tenté par ailleurs (selon eux bien entendu).

La quatrième raison est un dérivé des deux premières, elle se résume en une petite phrase : « Cette fois, c’est différent. » Récemment, j’ai lu un épais ouvrage universitaire de Carmen Reinhart sur les crises financières qui portait ce titre (« Cette fois, c’est différent ») et qui montre que, à chaque fois, les crises des dettes privées ou souveraines surgissent lorsque les dirigeants (publics ou privés) pensent pouvoir s’affranchir de ratios quasi universels, ce qui finit immanquablement par leur revenir en boomerang. En l’espèce sur le chiffrement, le « cette fois, c’est différent » peut concerner au choix la capacité des pouvoirs publics à garder une backdoor secrète (merci de ne pas vous marrer trop fort au fond de la classe, je vous entends), voire à accorder cela avec du chiffrement de bout en bout (j’avais bien dit que c’était crétin).

Mais la dernière raison, celle qui m’inquiète le plus en fait, est l’exact inverse de ce que Yuval Harari nomme dans Sapiens la « révolution cognitive », qui désigne selon lui la capacité développée par le genre Sapiens, à partir d’une certaine date, à capitaliser les connaissances plutôt que de devoir tout réinventer et découvrir à chaque génération. En substance, pour illustrer le concept, s’il fallait redécouvrir le feu tous les 20 ans, on serait encore en peau de bête à se geler au fond de la grotte.

Dans le cas de la loi sur le narcotrafic, c’est l’effet inverse : l’amnésie du décideur, tous les 5 à 15 ans, concernant un sujet à la fois technique et sociétal qui, à chaque fois, se termine de la même manière (c’est impossible). Et surtout la non-rémanence d’une décision : le débat dans la loi sur le narcotrafic se terminera comme toujours par une impossibilité technique (sans même parler des conflits avec la question des libertés individuelles), mais vous pouvez être certains que dans 5 à 10 ans le législateur remettra, encore une fois, le sujet sur le tapis. C’est sans fin.

Tout ce qui va arriver (ou presque) est déjà arrivé (ou pas loin), d’où l’intérêt de se pencher sur le passé lointain ou proche. Ou, dit autrement, prendre une décision sur un sujet en faisant fi de l’histoire de ce même sujet, c’est – au mieux – travailler pour rien, au pire, rajouter de l’entropie à l’entropie.

Être comme moi membre actif du CVC (Club des vieux cons, je viens de passer en hors classe au huitième échelon) a certains inconvénients, mais procure tout de même certains avantages, comme d’être capable de détachement zen en regardant des fourmis en train de s’échiner à pousser une pierre ou un caillou qui finira de toute manière par leur retomber sur la tête.

photo de Cartau
Cédric Cartau

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