Publicité en cours de chargement...

Publicité en cours de chargement...

Publicité en cours de chargement...

DeepSeek et le moment Spoutnik

11 fév. 2025 - 09:12,
Actualité-
Cédric Cartau

Écouter l'article

0:000:00
L’histoire est bien connue : le 4 octobre 1957, l’URSS mettait sur orbite le tout premier satellite de l’histoire de l’humanité : Spoutnik. D’autres avancées allaient avoir lieu, mais ce premier envoi d’un objet artificiel dans l’espace a marqué les esprits : ceux qui à l’époque étaient en âge de comprendre ont été, rétrospectivement, beaucoup plus marqués par Spoutnik que par l’envoi en orbite de Youri Gagarine, à peine quatre ans plus tard.

On parle de « moment spoutnik » pour désigner cet instant où, quand vous êtes d’un côté du rideau de fer, vous vous rendez compte que la partie d’en face a fichtrement avancé dans un domaine où vous ne l’attendiez pas, et que vous avez intérêt à vous bouger si vous ne voulez pas rejoindre la longue liste des civilisations qui ont été exterminées par celles d’en face du fait de leur avance technologique. Je vous suggère à cet effet de lire ou de relire l’histoire de la prise de contrôle de presque toute l’Amérique du Sud par Cortés, Pizarro, Cabral et leurs quelques coreligionnaires : quand vous avez des mousquets et des bombardes, c’est tout de suite plus facile en face d’une foule, aussi nombreuse soit-elle, si elle ne dispose de son côté que d’arcs et de flèches. La Nasa a été créée en 1958, et l’élection de Kennedy en 1960 sera marquée par le lancement du programme Apollo qui visait à envoyer un Américain sur la Lune dans la décennie – on devait légèrement pétocher à la Maison Blanche à ce moment-là, et Kennedy avait parfaitement analysé la situation.

Personne n’a pu passer à côté de l’actu de la semaine : le lancement de DeepSeek par une start-up chinoise. Version officielle : l’IA a été entraînée avec des puces Nvidia de génération n-3 (la génération n ayant été bloquée à l’export par les autorités US) avec 20 fois moins de ressources (temps, électricité, etc.) que l’étalon ChatGPT. Bon, officieusement ces données sont invérifiables en l’état, mais il est certain que DeepSeek donne des résultats largement comparables à ceux de ChatGPT et que les derniers chipsets Nvidia n’ont pas pu être utilisés. Dans tous les cas, la start-up chinoise a fait au moins aussi bien que les meilleurs dans le domaine, et avec largement moins de moyens.

On est pile-poil dans ce que l’on appelle une innovation de rupture, au sens où l’on y trouve les ingrédients suivants :
– Ne pas faire mieux, faire différemment : les méthodes d’entraînement de DeepSeek sont très différentes de celles des IA classiques ;
– Les ressources initiales n’ont pas les mêmes valeurs ni la même importance : tout comme Kodak contrôlait la chimie de la pellicule, devenue inutile dans un monde numérique, l’importance stratégique des toutes dernières puces Nvidia est relativisée ;
– L’abaissement des barrières à l’entrée (appelée aussi « disparition des “moats” ») : en utilisant la même techno, des IA haut de gamme sont accessibles à plus de personnes ;
– La rapidité de survenance : quelques mois pour l’apparition de DeepSeek ;
– La remise en question de la logique linéaire des technos d’avant : demain n’est plus une continuation d’aujourd’hui, la courbe de progression est discontinue au sens mathématique du terme ;
– Le vecteur d’augmentation du marché : l’abaissement des coûts va mécaniquement engendrer une augmentation des besoins ;
– La réponse à une rupture est difficile pour un acteur existant : les Capex des Gafam dans l’IA en prennent un sacré coup (cf. les pertes financières sur le Nasdaq) ;
– La rupture rend inefficace les sanctions économiques et les barrières douanières : tout système finit par être adaptatif, la start-up chinoise a fini par contourner l’embargo sur les technos de dernière génération.

En matière d’IA, l’UE n’est pas à la traîne, elle est même sur le podium[1] si l’on prend comme métrique les modèles de LLM les plus performants. Une telle innovation de rupture permet de rebattre rapidement les cartes, et il y a toujours quelque chose de bon à y prendre, à condition de ne pas regarder passer le train. Et c’est l’exemple même qui démonte l’argument, souvent entendu, que l’UE a accumulé un tel retard dans l’IT qu’elle ne pourra plus le rattraper.

Il y a même un petit détail qui laisse penser que les cartes sont justement en train d’être rebattues. Dans un de ses ouvrages, Bill Bryson cite cet exemple (lors de la montée en puissance de l’industrie US au xixe siècle) qui reste une constante : un pays commence par piller les brevets des autres pour faire décoller son économie, et seulement ensuite met en place ses propres barrières juridiques pour protéger sa propre industrie. C’est ce qu’ont fait les US dès la fin du xviiie siècle, c’est ce qu’a fait la Chine à la fin du xxe.

Or, nous remarquerons que, pour entraîner ChatGPT, OpenAI a largement pillé toutes les sources documentaires en ligne, sans verser un kopeck de royalties, ce qui, semble-t-il, n’a pas beaucoup ému Sam Altman. Alors, quand le petit Sam affirme publiquement que DeepSeek a violé la propriété intellectuelle de ChatGPT, n’est-on pas en train d’assister au déplacement du centre de gravité de l’IA ?

Toutes les courses technologiques ont un point commun : au final, c’est toujours le marché qui décide, et les gesticulations de Trump ou d’Altman ne changeront rien à cette loi d’airain. 2025 va être passionnant.

photo de Cartau
Cédric Cartau

Avez-vous apprécié ce contenu ?

A lire également.

Illustration ZenIA, l’IA utile qui transforme les processus hospitaliers

ZenIA, l’IA utile qui transforme les processus hospitaliers

05 mai 2026 - 07:53,

Tribune

- Zenidoc

Dans la santé, l’enjeu n’est plus seulement d’accéder à des modèles performants, mais de les intégrer aux usages réels. Avec ZenIA, Zenidoc défend une IA concrète, souveraine et opérationnelle, capable d’agir sur les processus hospitaliers, de la préparation de l’information à sa diffusion dans le d...

Illustration Soigner mieux, cliquer moins : l’utilité clinique comme boussole du numérique en santé

Soigner mieux, cliquer moins : l’utilité clinique comme boussole du numérique en santé

04 mai 2026 - 15:15,

Tribune

- Par Amel Mokrani Bois, Directrice générale de Dedalus France

Le système de santé français change de rythme. L’accélération des usages, l’explosion des volumes de données, les tensions démographiques et budgétaires imposent de transformer en profondeur nos organisations. Dans ce contexte, prendre la direction de Dedalus France aujourd’hui, c’est assumer pleine...

Illustration Comment Médiateam utilise l’intelligence artificielle pour interroger les données de reporting des établissements médico sociaux

Comment Médiateam utilise l’intelligence artificielle pour interroger les données de reporting des établissements médico sociaux

28 avril 2026 - 16:41,

Communiqué

- Médiateam

Répondre à la multiplication des demandes d’indicateurs de l’ANAP, des ARS et du référentiel SERAFIN PH

Illustration Imagerie médicale : Bruxelles finance le déploiement de l'IA à grande échelle

Imagerie médicale : Bruxelles finance le déploiement de l'IA à grande échelle

27 avril 2026 - 10:07,

Actualité

- Rédaction, DSIH

La Commission européenne vient de débloquer une enveloppe de 9 millions d'euros pour accélérer l'adoption clinique de l'intelligence artificielle. Ce nouveau programme européen cible spécifiquement la radiologie, en imposant aux futurs projets une interconnexion étroite avec les infrastructures de d...

Lettre d'information.

Ne manquez rien de la e-santé et des systèmes d’informations hospitaliers !

Inscrivez-vous à notre lettre d’information hebdomadaire.