Anne Boleyn et le Cloud

27 sept. 2022 - 11:09,
Tribune - Cédric Cartau
Imaginez la scène : vous êtes à la recherche d’un nouveau véhicule (la poubelle dans laquelle vous roulez est au bout du bout, même le chien ne veut plus monter dedans tellement c’est moche) et vous tombez sur un concessionnaire aux dents éclatantes et à la cravate impeccable qui vous propose le modèle de vos rêves (V8 350 CV avec 0 émission de CO2). Seulement voilà, impossible de l’acheter, il faut passer en mode locatif avec renouvellement de véhicule tous les trois ans (c’est à la mode). Jusque-là, pourquoi pas ? Mais il y a une petite clause dans le contrat : vous êtes lié à vie au concessionnaire et à la marque, sans possibilité de vous dédire. Jusqu’à la fin des temps (ou en tout cas de votre vie), il faudra rapporter le modèle au bout de trois ans, en reprendre un neuf, avec toujours plus d’options, toujours plus cher, et impossible de se carapater. Chaud patate, n’est-ce pas ?

Imaginez cette autre scène : vous avez réussi à faire quelques économies, et vous cherchez à faire fructifier le bas de laine. Vous tombez sur un banquier (ou un assureur, c’est selon), avec une belle toquante qui brille et une cravate aussi impeccable que le vendeur ci-dessus (ils doivent être frangins) qui vous propose le placement de la décennie, que dis-je ? Du siècle, avec des rendements à deux chiffres ! Seulement voilà, il y a un léger hic : il faut absolument mettre des sous tous les mois en plus du versement initial. Bon, OK. Oui mais là, en plus, il faut mettre chaque mois un peu plus avec impossibilité de stopper les versements, et ce jusqu’à la saint-glinglin. Et pour couronner le tout, impossible de récupérer le capital à la sortie, qui ne se fait qu’en rente viagère avec réversion au conjoint survivant (attention si le/la conjoint(e) vous inscrit dans un club de voltige aérienne ou de parapente, ce n’est peut-être pas dénué d’arrière-pensée…). Là encore, impossible de se carapater. Ça craint, hein ?

Imaginez cette autre scène, encore. Vous tombez sur THE personne faite pour vous et rien que pour vous, l’amour pur, le cœur qui bat et tout le tralala. Ciné, restau, dernier verre, présentation à la belle-famille, fiançailles, faire-part, cérémonie à la mairie. Petit détail : THE personne en question insiste très fortement pour un contrat de mariage passé en bonne et due forme chez le notaire, contrat qui stipule non seulement que vous devrez gagner toujours plus pour assurer le train de vie toujours croissant du ménage, mais qu’en plus il ne sera jamais possible de divorcer. Les deux pieds dans le béton, la corde au cou, les menottes, la totale. L’amour pur et désintéressé doit exister, mais peut-être pas sous cette forme. Ça calme, n’est-ce pas ?

Dans une excellente vidéo[1], la chaîne Selfie’storique réalise une interview fictive des six femmes d’Henri VIII : Catherine d’Aragon, Anne Boleyn, Jeanne Seymour, Anne de Clèves, Catherine Howard et Catherine Parr sont à l’honneur. L’actrice endosse six costumes différents et six expressions (ton, visage) totalement différentes dans ce qui est un peu humoristique, mais historiquement très bien documenté. La vidéo vaut vraiment le détour : non seulement il est courant dans les jeux et les quiz de tomber sur des questions qui demandent lesquelles de ces femmes ont été décapitées (deux : Anne Boleyn et Catherine Howard), mais en sus l’histoire de ces femmes, en plus d’être tragique pour cinq d’entre elles (seule la dernière a survécu à Henri VIII), apporte un enseignement majeur : quand on se marie, il faut être certain de pouvoir divorcer. Dès fois, ça sert.

Quel fou à entonnoir sur la tête irait signer avec un concessionnaire de bagnoles sans possibilité de dénoncer le contrat ?
Quel crétin des alpages placerait ses éconocroques sans possibilité de les revoir ni de stopper les versements mensuels ?
Quel idiot intergalactique se coulerait lui-même les pieds dans le béton avec un contrat de mariage déséquilibré et sans espoir d’en jamais sortir ?

À l’époque d’Henri VIII, les six femmes en question n’avaient pas forcément le choix, mais si l’on avait demandé à certaines d’entre elles et surtout à celles qui ont suivi Anne Boleyn (la n° 2 et première à être décapitée), pas certain qu’elles se soient dirigées vers l’autel dans la joie et l’allégresse.

Alors j’aimerais bien que quelqu’un vienne m’expliquer comment il se trouve des entreprises qui acceptent de mettre tout leur SI dans des Clouds « Fenêtre 365 » ou des « ForetBresilienne », alors que tous ceux qui l’ont déjà fait vous disent que c’est pô cher au début mais finit par coûter un bras, et surtout que c’est sans retour.


[1]   https://www.youtube.com/watch?v=PYViDlRxDUo&list=WL&index=15 


L'auteur 

Responsable Sécurité des systèmes d’information et correspondant Informatique et Libertés au CHU de Nantes, Cédric Cartau est également chargé de cours à l’École des hautes études en santé publique (EHESP). On lui doit aussi plusieurs ouvrages spécialisés publiés par les Presses de l’EHESP, dont La Sécurité du système d’information des établissements de santé.

 

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