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L’IA va-t-elle faire disparaître les pilotes de ligne ? Partie II

18 sept. 2018 - 05:26,
Tribune - Cédric Cartau
Dans le volet précédent, nous avons entamé l’analyse d’un article[1]du Dr Laurent Alexandre dans L’Expresssur la fin programmée du métier de pilote de ligne. En substance, il nous paraît fortement optimiste d’affirmer que vers 2030 le métier de pilote disparaîtra, battu par une IA plus performante.    

Cela étant, je m’interroge ouvertement sur cette tendance à vouloir remplacer l’humain à tout prix par une IA. Pourquoi pas, mais dans quel but ? L’argument tout sécuritaire dans les avions de ligne ne tient pas longtemps la route, il y aura certainement besoin d’un humain, et pendant longtemps, aux commandes d’un Airbus. L’argument économique me semble aussi assez éculé : je ne connais pas la proportion du salaire d’un pilote de ligne dans le coût d’un vol Paris-New York, mais je gage que comparé aux autres postes de dépenses (carburant, amortissement de l’appareil, frais de maintenance de ce dernier, etc.) on ne doit pas être dans le top ten. D’ailleurs, si c’est le personnel qui coûte cher, alors il faudrait commencer par supprimer les autres personnels navigants : il n’y a jamais que deux pilotes dans un vol transatlantique, mais plus de dix hôtesses ou stewards. Même avec les différences de rémunération, la démonstration du fonctionnement des gilets de sauvetage ou le minibar à bord doivent coûter une blinde. 

À la question de savoir pourquoi supprimer les pilotes, un manager de mes amis (qui souhaite garder l’anonymat) m’a rétorqué (je cite dans le texte) : « Parce que les pilotes, c’est des RH, et les RH, c’est le bordel. » Entendre par là, les humains, ça tombe malade, ça fait grève, ça n’est jamais content, et ça veut être augmenté. Pas faux, mais quand on aura remplacé les pilotes par une IA Google (par exemple), je doute que la négociation avec l’éditeur pour avoir la dernière version de l’IA et les patches correctifs, intégrer l’IA dans des appareils de classes distinctes, etc. soit une partie de plaisir. On regrettera peut-être le bon temps des revendications syndicales…

Le futur est certainement beaucoup plus prosaïque : le métier de pilote ne va certainement pas disparaître ; il va muter. Il est très probable que les compagnies aériennes maintiennent un pilote dans l’avion pour des questions de sécurité, et qu’un second pilote se trouve au sol pour coordonner plusieurs vols à la fois : n’est-ce pas ainsi que l’armée US procède avec ses drones de combat ? Il est probable que pour les vols sans passagers de transport de marchandises les appareils seront entièrement automatisés mais avec un superviseur au sol, de la même manière que les poids lourds de transport de marchandises sur les grandes autoroutes australiennes seront probablement les premiers véhicules terrestres à être entièrement automatisés. Il est probable que pour certains vols, compte tenu du rapport entre une économie faible de passage à un seul pilote et les risques engendrés, on en conserve tout de même deux. Il est probable en somme que l’IA et l’humain s’articulent entre eux plutôt que de se remplacer l’un l’autre.

Quand j’étais jeune élève ingénieur, pendant mon stage dans une usine d’extraction de gaz (à Lacq dans les Pyrénées-Atlantiques), j’avais remarqué que les postes de pilotage ne comportaient pas plus que quelques dizaines de vannes, supervisées par un humain. Autant dire quasiment rien en termes de complexité de règles de gestion. D’où ma question un peu étonnée à un contremaître de l’époque : pourquoi ne pas informatiser tout cela ? La réponse a été immédiate et claire : quand tout se passe bien, l’ordinateur est le meilleur, mais dès que des situations imprévues se présentent, rien ne remplace la décision humaine. Et on parle là de systèmes dont la complexité est sans commune mesure avec celle du pilotage d’un aéronef.

Enfin, je serais curieux que l’on m’explique le paradoxe suivant. Si l’informatique prétend remplacer l’humain, pourquoi n’en fait-elle pas la démonstration en commençant par elle-même ? J’avais assisté il y a plus d’une décennie à une conférence organisée par IBM, sur le thème de la fin des directions informatiques. Avec tous les systèmes informatisés, on n’aurait plus besoin d’informaticiens (qui partagent, avec les pilotes de ligne, les caractéristiques RH précédemment citées). Le bonheur du manager, en somme ! Seul hic : des informaticiens, il n’y en a jamais eu autant. Parce que quand tout ronronne dans un SI, on se tourne les pouces… sauf que cette situation ne se produit absolument jamais et que l’on passe son temps à gérer des problèmes : lien réseau qui tombe, serveur saturé, base de données engorgée par des requêtes SQL, etc. Dans une formation de pilote, l’une des premières phrases que votre instructeur prononce est : « Lorsque le vol se passe bien, on peut admirer le paysage en dehors des phases de décollage et d’atterrissage… sauf que le pilote passe son temps à gérer des problèmes, petits ou gros, parce qu’il y a toujours un voyant qui s’allume, un indicateur à vérifier, etc. »

Je fais une prédiction : les pilotes de ligne ne sont pas près de disparaître, pas plus que les informaticiens du reste. Pour finir sur la métaphore automobile, si les maréchaux-ferrants n’avaient pas vu venir les moteurs à quatre temps, pour les pionniers de l’automobile, il était absolument évident, quand 20 ans plus tard les premiers aéronefs sont apparus, que dans les 30 années qui suivraient tout le monde auraient une voiture volante à la maison. En 1985, même Marty McFly[1]possède une DeLorean volante ! Certes, on pourrait prédire la disparition des pilotes à une échéance plus longue : 2025, 2030, voire plus, mais qui peut décemment faire des prédictions sur des durées aussi longues ?

Rendez-vous dans 12 ans !


[1]   https://lexpansion.lexpress.fr/high-tech/les-pilotes-d-avion-sont-les-nouveaux-marechaux-ferrant_2031597.html 

[2]   Retour vers le futur.

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